CHRONIQUE : Fallou, un an après ton meurtre : Voilà où nous en sommes !

Voilà un an jour pour jour que tu as rejoint les aïeux dans leur sommeil éternel. Comme ce sommeil apaisant, ton dossier, si tant est que tu en aies un bien sûr, sommeille dans les tiroirs de la justice. Douze mois depuis que tes frères étudiants exigent la mise aux arrêts et le jugement du coupable, mais rien n’est fait. Beaucoup d’évènements malheureux ont suivi ton décès, Fallou. A côté de la lenteur judiciaire notée, le campus social et pédagogique de ton ancienne université est toujours dans une zone de turbulence.

Tu te rappelles Fallou les craintes que j’avais exposées dans la dernière lettre que je t’ai adressée. J’avais peur, oui très peur même, que ton dossier ne soit rangé aux oubliettes et le temps m’a donné raison. Ton meurtrier n’a jamais été inquiété, d’ailleurs il n’a jamais été démasqué. Ce que l’on sait de ta mort n’a pas évolué et la seule constance dans cette affaire c’est que tu es parti et tu ne reviendras jamais. De là où tu es, je sais que tu meurs d’envie d’entendre le verdict qui sera prononcé à l’encontre du coupable. Mais Fallou, tu devras prendre ton mal en patience car, au vu de ce qui se trame sous nos yeux, ce n’est pas demain la veille de cette attente de justice qui nous ronge.

Quand la politique entre par la porte, la justice sort par la fenêtre

Laisse-moi te conter un peu les grandes lignes de ce qui mérite d’être relaté dans la présente correspondance. Des décisions ont été certes prises pour calmer l’ardeur des étudiants mais elles n’ont été que d’ordre social. Le limogeage de l’ancien directeur du Centre des œuvres universitaires de Saint-Louis (Crous) et de l’ex recteur ne mérite pas d’être mentionné car tu le savais déjà. Après le 15 mai 2018, les étudiants avaient exigé le départ du ministre de l’enseignement supérieur Mary Teuw Niane. Eh bien, sache que c’est fait. Après l’élection de février 2019, le président s’en est débarrassé pour faire la place à un autre. Ce changement a fait grincer les dents au niveau du monde universitaire pour deux raisons. D’abord parce que le ministre e fait un travail énorme, ensuite parce que son remplaçant se trouve être Cheikh Omar Hanne, ancien directeur du Centre des œuvres universitaires de Dakar (Coud) épinglé par un rapport d’audit. Aussi le ministre des forces armées Augustin Tine a-t-il été remercié et le ministre des finances Amadou Ba tout simplement muté.

Je sais que je te parle de politique avec ces nominations, mais c’est très important pour toi de savoir où nous en sommes. Lors de la campagne présidentielle passée, l’accent a particulièrement été mis sur la construction ou la consolidation de l’Etat de droit, lesquelles ne sauraient passer que par l’indépendance de la justice. Aussi bien les opposants que le président sortant, tous avaient plaidé pour que l’égalité devant la Justice soit une réalité. Pour un Sénégal de Tous, slogan si cher au président Macky Sall, il faut une Justice pour Tous. Alors personne ne comprend le mutisme du procureur de la République qui ne s’est jamais saisi du dossier. Aucune procédure n’est entamée pour tirer cette affaire au clair. Une justice à deux vitesses, Fallou, voilà où nous en sommes.

Où en étais-je encore ? Voilà, lors de l’élection passée disais-je, le président Macky Sall a gagné dès le premier tour avec 58,26% des suffrages. Cela t’étonne certainement, mais rassure-toi que tu n’es pas le seul. Le « coup k.o » comme on aime le dire sous d’autres cieux avait atteint les quatre autres candidats qui n’ont trouvé de mieux que de refuser de reconnaître la reconduction du président. Mais le fait qui va t’indisposer le plus, ce n’est pas cela. Je risque de t’accabler de douleur en te disant que même chez toi, à Patar, la coalition Bennoo Bokk Yaakaar a tout raflé. Ce n’est pas à minimiser, Fallou, car ce score a poussé un ami, qui avait fait comme photo de profile Facebook une pancarte avec la mention « Justice pour Fallou » dès ton assassinat, à la modifier. Dégoûté et déçu, le sieur du nom de I.F.C a tout simplement changé ladite photo et a motivé son acte par le vote massif que les tiens ont accordé au régime qu’il juge coupable de ta mort.

Année invalide, eaux usées, grèves sans fin : Le campus universitaire de Saint-Louis dans tous ses états.

Après ton décès, tu te rappelles qu’une grève illimitée a été décrétée par la coordination des étudiants de Saint-Louis (Cesl). Eh bien, cela leur a coûté l’invalidation partielle ou intégrale de l’année 2017-2018 dans certaines unités de formation et de recherches (Ufr). En décrétant l’invalidation, l’assemblée de l’université a pensé bien faire puisque le pourrissement de la situation avait atteint des niveaux insoupçonnés. Mais malheureusement, l’université de Saint-Louis ne s’est pas toujours relevée de son affaissement. Les étudiants ont renoué avec les vieilles méthodes de lutte comprises entre des mots d’ordre de « Journées sans Tickets » (Jst) et de désertion du campus pédagogique.

Il n’y a guère longtemps, Fallou, les étudiants se sont illustrés par un geste hautement audacieux mais provocateur. Dégoûtés par les eaux usées qui engloutissent le campus social, ils n’avaient cessé de donner de la voix pour exiger que le problème de l’assainissement soit résolu. Las d’attendre, ils n’ont pu trouver mieux que de prélever ces eaux nauséabondes et de les déverser dans les locaux du rectorat. Ce geste jugé « symbolique » par la Cesl a poussé les autorités universitaires à réagir avec des mesures radicales dont la rupture de dialogue entre elles et la Cesl et une plainte contre les étudiants fauteurs de troubles. Cette situation nous amène à la case-départ avec des protagonistes qui se regardent en chiens de faïence. C’est le même statu quo qui est noté dans le paiement des bourses. Au moment où je te parle, le problème des bourses reste entier avec des lenteurs inexplicables. Un an après ton meurtre, rien n’a changé Fallou, voilà où nous en sommes.

Pour terminer, je voudrais te rassurer. La justice n’est pas encore dite sur ton dossier mais je suis quasi-sûr que cela ne tardera pas. Les étudiants continuent d’exiger la tenue d’un procès contre l’assassin afin que ton âme puisse reposer en paix. D’ailleurs, ils ont fait une marche pacifique dans ce sens ce 14 mai 2019, veille de la commémoration de ton assassinat. Je ne sais pas quand je prendrai langue de nouveau avec toi, cher frère, mais ce sera assurément pour des nouvelles plus gaies. Autant que toi, crois-moi, je suis fatigué de perturber ton sommeil pour ne te donner que de croûtes. Cet Etat-là nous met dans tous nos états à cause de l’inertie notée dans le traitement de cette affaire. En attendant ce jour où la justice sera enfin dite, et le meurtrier enfin condamné, je renouvelle mes prières pour le repos éternel de ton âme.

Ababacar GAYE

ababacarguaye@yahoo.fr

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